mardi 13 septembre 2011

Alphonse Rabbe

J’ai beaucoup réfléchi sur la question du suicide : il s’est fait des chances de ma vie et des dispositions natives de mon caractère, une combinaison telle, que j’ai dû examiner cet acte si diversement apprécié, comme pouvant être un jour mon propre fait.     Il m’a paru toujours révoltant, je l’avoue, que l’homme, non content de tyranniser de tant de manières son semblable, prétende encore lui disputer le droit de s’affranchir par le sacrifice absolu de son existence ! Une autre chose m’étonne, c’est que les hommes, en général, faisant tant de bassesses pour vivre, on ait intéressé la morale et la religion à la proscription d’un acte qui peut être quelquefois, à la vérité, l’effet d’un aveugle désespoir, mais qui bien souvent aussi est l’explosion d’une âme généreuse indignée du monde, fière de sa céleste origine et amoureuse de son immortelle dignité.
     Les anciens se donnaient la mort avec une merveilleuse facilité ; et leurs historiens, Plutarque entre tous les autres, ont consacré à l’admiration du genre humain quelques suicides dont le récit arrache toujours des pleurs. Je ne parle pas de celui de Caton ; il en est de plus beaux, il en est où le sacrifice a quelque chose de plus abondant et, si j’ose ainsi dire, de plus gracieux ; où brille un luxe de grandeur d’âme mêlé à je ne sais quel héroïsme d’amitié et de tendresse.
     Je ne vois pas qu’aucun de leurs philosophes ait proscrit le suicide : Marc-Aurèle, le plus vertueux des empereurs, et qui, dans une condition privée, eût encore été le meilleur et le plus sage des hommes, lui dont la philosophie est empreinte d’un caractère si remarquable de résignation et de piété, le divin Marc-Aurèle me permet de quitter la vie lorsqu’elle m’est trop amère ; seulement il veut que je prenne congé du monde sans colère, sans trouble et sans dépit, mais avec une contenance assurée et un esprit tranquille, enfin comme je sors d’une chambre lorsqu’il y fume.
     
Je m’attends bien que certains hommes vont me dire que la licence des anciens, sur un point aussi important que le meurtre volontaire de soi-même, vient de ce qu’ils n’avaient pas, sur les devoirs et les obligations de l’homme envers son créateur, des idées aussi épurées que les nôtres, et que leur doctrine, à cet égard, est précisément ce qui prouve l’infériorité de leur morale à celle que nous puisons dans la connaissance de la seule religion qui soit vraie.
     J’aurai toujours quelque peine à croire que les Socrate, les Marc-Antonin, les Thraséas et les Caton, n’eussent pas des idées convenables sur la dignité de la nature humaine, et sur les devoirs à remplir envers la Divinité. J’abandonne toutefois cette difficulté mais je trouverai facilement parmi les modernes des approbateurs du suicide, et le nombre en serait plus grand sans doute, si la crainte d’être flétri du nom de corrupteur de la morale publique n’avait empêché beaucoup d’hommes, dont la hardiesse n’égalait pas les lumières, de s’exprimer avec une entière sincérité. Il me suffira pourtant d’en citer deux, dont la haute sagesse ne peut pas plus être contestée que leur amour pour la vertu, je veux parler de Montesquieu et de J.-J. Rousseau.
A R


http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphonse_Rabbe

 Son Album du pessimiste, dirait Cioran, entraîne vers des chutes qui permettent d’atteindre des sommets.

Une belle âme bien inspirée ce jour-là me demanda pourquoi écrivant ce que j’écrivais ; pensant ce que je pensais, affirmant ce que j’affirmais, je ne m’étais pas encore mis une balle dans la tête. La remarque, juste, méritait une réponse appropriée… Sinon sur le terrain balistique, du moins sur celui des idées. Pourquoi, en effet, ne pas vouloir se faire sauter la cervelle quant on pense que tout est à ce point apocalyptique ? Quelles raisons font qu’on continue de vivre dans un monde si on trouve à ce point répugnant, immonde, insupportable ? Alors que le néant dans l’instant s’offre à la portée du premier venu, qu’est-ce qui justifie un désir de vivre plus vivace que celui de mourir ? Thanatos aurait-il un ennemi, une puissance lui résistant, plus forte et plus efficace que lui ?
Je cherchai la réponse en moi plus qu’en ma bibliothèque. Et la trouvai. Si le réel est véritablement tel, noir comme la plus profonde des nuits de haute mer, on peut tout de même faire de son existence quelque chose de lumineux comme une trace de comète dans le ciel zébré, le temps bref d’un passage d’étoile filante. Ainsi le pessimisme est-il sublimé, dépassé par le tragique. Le pessimiste sacrifie au pire et s’aveugle sur le seul fond de toile ; le tragique, quant à lui, se persuade que la noirceur vaut seulement décors pour une histoire susceptible d’âtre solaire. Un amateur de dialectique dirait que le pessimiste fait d’un moment dans le mouvement la seule instance d’un processus qui, aux yeux du penseur tragique, se compose d’au moins deux temps.
En fait, les pessimistes prétendent ignorer théoriquement la consolation quand leur vie toute entière témoigne de leur pratique farouche et ardente, assidue et régulière, de ce divertissement générateur d’éthique. En revanche, les tragiques revendiquent la consolation comme ce qui justifie leur existence malgré la certitude entropique. Pour autant, la vie quotidienne des grands contempteurs (personne qui méprise, dénigre ) du monde ne cesse de fournir un réservoir de consolations : le vin, le hashisch, la musique, la table, les femmes, la lecture, les voyages, l’écriture, la conversation, l’amitiés, le soleil, ont permis à nombre de tempéraments familiers du pire, de ne pas finir leur existence au bout d’une corde ou écrasé au pied d’une falaise, mais gentiment, vieillards, dans leur lit, sous la couette où ils s’éteignent diminués jusqu’à la dernière extrémité, consumés à la manière des vielles chandelles.
Le suicide est rare chez les philosophe, encore plus chez ceux qui ont fait profession de côtoyer les abîmes en dandies impénitents. Seuls quelques nietzschéens, de Michelstaedter à Deleuse  en passant par Sarah Kaufmann, démontrent l’impossibilité d’une existence solaire, sans façon tout aussi solaire d’en sortir quand la pièce devient insupportable, injouable. Aux antipodes existentiels, j’imagine Leopardi exécrant le monde dans chaque page du Zibaldone et se réconciliant avec force sorbets comme il avait coutume de le faire ; je songe à Schopenhauer conspuant le monde dans son ouvrage majeur  : mais se reposant des ses invectives théoriques et métaphysiques en jouant quotidiennement de la flûte sous un portrait de Goethe ; j’ai une pensée pour Rabbe, délaissant quelque temps son  Album d’un pessimiste pour se préparer une bouffarde fumée dans le recueillement ; je sais Cioran pointant les millions de raisons de l’inconvénient d’être né avant de rejoindre ses amis, eux aussi pessimistes,  pour boire un bon bordeaux .

Michel Onfray

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